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De gré ou de force. Les femmes dans la mondialisation

Jules Falquet, La Dispute, 214 p., 21 euros.

mardi 22 juillet 2008

Dans « De gré ou de force », la sociologue Jules Falquet analyse la violence spécifique du néolibéralisme contre les femmes. Une emprise aussi bien physique que mentale.

De gré ou de force, les femmes dans la mondialisation, de la sociologue Jules Falquet (qui a choisi, à 17 ans, de se donner un prénom d’homme), est un livre sur la violence. Pas n’importe laquelle. Celle dont use un système pour dominer. Celle, en l’occurrence, de la mondialisation néolibérale. Et cette violence-là a une particularité : elle est « genrée ». Jusque dans sa dimension la plus saillante, c’est-à-dire la « guerre contre le terrorisme », la violence du néolibéralisme se fonde, pour la sociologue, sur des mécanismes de contraintes des femmes. Mais le droit des femmes n’est-il pas justement un des critères de la « démocratisation », une des justifications du modèle libéral ? « Les discours sur les femmes sont manipulés pour diaboliser l’adversaire, écrit la chercheuse. Pour la construction par l’“Occident” de l’altérité comme “orientale”. » Surtout, « contrairement aux discours qui tentent de nous faire croire à une amélioration globale du sort des femmes, on assiste en réalité à un durcissement des rapports sociaux de sexe et à une nette aggravation de la situation de la majorité des femmes dans le monde », explique l’auteure. Cette violence est palpable dans les pays de Nord, mais se révèle avec force dans l’expérience des féministes latino-américaines et caribéennes. C’est dans cette perspective que Jules Falquet analyse la mondialisation. Parce qu’« être opprimée confère “un point de vue”, une position d’“extériorité intérieure” qui produit une conscience particulièrement aiguë des phénomènes de domination ».

Comme le titre du livre l’indique, l’enrôlement des femmes dans la mondialisation se fait « de gré ou de force ». La violence repose autant sur la coercition que sur la persuasion. Dans son aspect le plus brutal, elle est d’abord sociale. C’est la « dialectique des sexes sur le nouveau marché du travail informalisé et transnationalisé ». Cette nouvelle division mondiale du travail est en réalité très archaïque : pour les femmes, « le travail de service », et pour les hommes, les armes. Quand « je parle d’hommes et de femmes, prévient la chercheuse, il s’agit de concepts sociologiques, définis non pas par la biologie, mais par des rapports sociaux de pouvoir ». Pourtant, la paix et l’adoucissement des mœurs ne sont-ils pas au contraire des objectifs de la mondialisation ? Dans les faits, cette dernière s’accompagne de nombreuses « guerres ouvertes ». De plus, les techniques de guerre de « basse intensité » prédominent depuis le 11 septembre 2001. « Il s’agit de décourager la population de participer à un projet adverse, de la démoraliser, de la terroriser et de fomenter la passivité individuelle et collective », précise Jules Falquet. Et c’est pour cette fonction de « contrôle » que le nombre des « hommes en armes » ne cesse d’augmenter dans le monde entier. Or, « les hommes en armes jouent un rôle dans la création de la demande et de l’offre de “femmes de service” ».

Les deux premiers chapitres du livre décrivent très précisément comment « grâce à la guerre “anti/terroristes”, les hommes en armes se renforcent mutuellement au détriment des “femmes de service” et de la population non armée en général ». Car loin de protéger cette population, sous le prétexte de la « menace terroriste », les gouvernements attisent les braises d’un état de guerre et de peur permanente. « Alliée à des techniques de conflit de basse intensité, cette situation permet d’exiger de la population, au-delà des oppositions de race, de classe et de sexe, l’“union” contre “l’ennemi”, et de justifier en retour son contrôle accru et une gestion policière de la main-d’œuvre. » Or « les femmes forment le plus gros bataillon de main-d’œuvre efficace, “docile” et peu chère ou carrément gratuite dans le monde ». Et cette main-d’œuvre féminine ne cherche plus les moyens de sa lutte.

Car la particularité de la violence néolibérale réside dans sa force de persuasion : « Réussir à donner aux victimes l’impression que tout cela est à leur avantage, et même qu’il s’agit pour elles d’une victoire. » À travers le double exemple de la « défense » des femmes et celle de l’environnement, Jules Falquet montre comment l’ONU, de concert avec la Banque mondiale, le FMI et les gouvernements du Nord, impose le libéralisme. Le discours raisonnable et progressiste a en réalité un objectif stratégique : « Neutraliser les mouvements sociaux et capter au profit des institutions internationales la légitimité et l’énergie transformatrice du mouvement féministe, tout en le purgeant de ses propositions radicales. » L’ONU cherche ainsi à susciter des partenaires qui puissent l’aider dans la mission « qu’elle s’est fixée » d’accompagnement de la mise en place de la mondialisation. Et cette dernière a besoin d’une « société civile » qui la légitime et qui est « bien moins menaçante qu’un mouvement social, politique ou révolutionnaire ». La sociologue analyse comment, par exemple, l’ONU se pose en grande alliée des femmes face aux intégrismes religieux, en défendant l’accès à la contraception. Jules Falquet ose cette question : « S’agit-il vraiment de libérer les femmes ou simplement de réduire leur “dangereuse” fécondité ? » C’est dans cette sorte de fausse évidence que réside la force de la propagande néolibérale : « Si vous n’êtes pas de notre côté, vous êtes un ennemi des femmes. » En scientifique, la sociologue préfère poser la question des causes et des rapports sociaux qui produisent ce discours de libération de la femme. Elle reprend ainsi à son compte les critiques des féministes du Sud, qui sont les premières à avoir analysé la notion ambiguë de « surpopulation ». « La notion recouvre une théorie raciste, sexiste et profondément perverse, qui présente les femmes latinas, indiennes, noires, arabes et asiatiques comme “trop prolifiques”, et par là coupables de leur propre pauvreté, responsables de la faim dans le monde et de la pression sur l’environnement. » Même constat pour la politique du microcrédit : « Il ne s’agit pas d’autre chose que du devoir des femmes à s’endetter, en même temps que d’une manière de faire entrer dans les circuits bancaires du Nord les immenses “gisements d’épargne”, souvent organisés par les femmes, qui existent dans le Sud. » Avec De gré ou de force, Jules Falquet veut, elle aussi, réussir un coup de force : persuader par la vérité. Et, « s’il perd sa reine et ses servantes, le roi est nu et il ne survivra pas une semaine ». Encore fallait-il que quelqu’un le dise. C’est maintenant chose faite.

De gré ou de force. Les femmes dans la mondialisation, Jules Falquet, La Dispute, 214 p., 21 euros.

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